Que devient un musulman qui se suicide ?
Question 1082
Question
Que devient en islam un musulman qui s'est donné la mort, et sa famille peut-elle accomplir la prière funéraire et faire des invocations pour lui ?
Résumé de la réponse
Le musulman qui s'est donné la mort reste musulman. Al-Nawawi y voyait un grand principe des Ahl al-Sunna : une telle personne ne devient pas mécréante, et les juristes s'accordent à dire qu'on la lave, qu'on prie sur elle et qu'on l'enterre parmi les musulmans. Son sort appartient à Allah, qui connaît chaque douleur cachée et dont la miséricorde devance la colère. Le Prophète ﷺ a demandé pardon pour un Compagnon mort ainsi, et ses proches peuvent prier pour lui sans cesse.
﴿وَرَحۡمَتِي وَسِعَتۡ كُلَّ شَيۡءٖ﴾
Ma miséricorde embrasse toute chose.
Réponse
الحمد لله Louange à Allah.

Si vous pensez à mettre fin à vos jours, appelez le 3114 en France, le numéro national de prévention du suicide, gratuit et joignable jour et nuit. Aux États-Unis et au Canada, appelez ou écrivez au 988 ; au Royaume-Uni et en Irlande, appelez Samaritans au 116 123 ; ailleurs, composez le numéro d’urgence de votre pays. En Amérique du Nord, Naseeha (1-866-627-3342) offre une écoute confidentielle aux musulmans.
Beaucoup de ceux qui cherchent la réponse à cette question viennent de perdre un être cher. Ils portent leur chagrin, et souvent aussi une peur : peur pour l’âme d’un fils, d’une sœur ou d’un ami, peur de ce qu’on dira à la mosquée. La réponse de la tradition est douce et claire. Le musulman qui s’est donné la mort reste musulman. On le lave, on l’enveloppe du linceul, on prie sur lui et on l’enterre parmi les croyants, et son âme est entre les mains d’Allah, le Très-Miséricordieux, qui était présent à chaque heure de sa souffrance.
Le musulman mort par suicide reste-t-il musulman ?
Oui. Dans les titres de chapitres qui accompagnent traditionnellement le Sahih de Muslim, le hadith présenté plus bas figure sous l’intitulé : « Preuve que celui qui se tue lui-même ne devient pas mécréant ». L’imam al-Nawawi (m. 1277), qu’Allah lui fasse miséricorde, en a tiré ce qu’il appelait « un grand principe des Ahl al-Sunna » : quiconque se donne la mort, ou commet tout autre péché, et meurt sans s’en être repenti, reste un croyant, et nul ne peut affirmer qu’il entrera dans le Feu. Son sort relève de la volonté d’Allah (al-mashīʾa, المشيئة), qui pardonne à qui Il veut.
Qu’a fait le Prophète ﷺ quand un Compagnon s’est donné la mort ?
Al-Ṭufayl ibn ʿAmr al-Dawsī (qu’Allah l’agrée) émigra à Médine avec un homme de sa tribu. Là, cet homme tomba gravement malade ; sa souffrance devint plus forte que ce qu’il pouvait endurer, et il se donna la mort. Quelque temps après, al-Ṭufayl le vit en rêve, l’air bien portant. Il lui demanda ce que son Seigneur avait fait de lui, et l’homme répondit : « Il m’a pardonné en raison de mon émigration vers Son Prophète ﷺ. »
Quand al-Ṭufayl raconta ce rêve au Prophète ﷺ, celui-ci répondit par une prière : il demanda à Allah de parfaire Son pardon envers cet homme (Sahih Muslim 116). La maladie et le désespoir de cet homme étaient connus d’Allah, son sacrifice passé pour la foi n’était pas oublié, et la réponse du Prophète ﷺ à cette nouvelle fut une prière de miséricorde.
Selon un autre récit, le Prophète ﷺ ne dirigea pas lui-même la prière funéraire d’un homme qui s’était donné la mort (Sahih Muslim 978). Les commentateurs expliquent qu’il s’en abstint pour avertir les vivants et protéger la vie, de même qu’il refusa un jour de diriger la prière sur un homme mort endetté et dit aux gens : « Priez sur votre compagnon » (Sahih al-Bukhari 2289). Les Compagnons prièrent donc sur cet homme.
Peut-on faire la prière funéraire pour une personne morte par suicide ?
Oui. Ibn Baṭṭāl (m. 1057), dans son commentaire du Sahih d’al-Bukhari, rapporte que les juristes et les gens de la Sunna se sont accordés à dire que l’on prie sur celui qui s’est donné la mort. Seules quelques figures des premiers siècles, comme ʿUmar ibn ʿAbd al-ʿAzīz et al-Awzāʿī, ont été d’un autre avis. Abu Hanifa tenait que la personne est lavée et qu’on prie sur elle, et la fatwa hanafite le suit sur ce point, tout comme les malikites. L’imam Ahmad voulait seulement que le gouvernant ne dirige pas la prière, tous les autres priant sur le défunt. Les juristes jaʿfarites (chiites) tiennent eux aussi la prière funéraire pour obligatoire sur tout musulman.
La famille organise donc le lavage mortuaire (ghusl), le linceul, la prière funéraire (ṣalāt al-janāza) et l’inhumation dans un cimetière musulman exactement comme pour n’importe qui. Les étapes sont détaillées dans Que font les musulmans lors d’un décès, de la janaza à l’enterrement ?
Allah pardonnera-t-Il à celui qui s’est donné la mort ?
Se donner la mort est interdit, et le Coran l’interdit par des mots qui s’achèvent sur la miséricorde :
وَلَا تَقۡتُلُوٓاْ أَنفُسَكُمۡۚ إِنَّ ٱللَّهَ كَانَ بِكُمۡ رَحِيمٗا
« Ne vous tuez pas vous-mêmes : Allah a toujours été miséricordieux envers vous. »
Cette interdiction existe parce qu’Allah veut que Ses serviteurs vivent. Certains hadiths contiennent sur ce sujet des avertissements sévères, et les savants de la Sunna les lisent comme des mises en garde qui protègent les vivants, à côté du principe énoncé par al-Nawawi. Le jugement sur celui qui est mort appartient à Allah seul, et Il S’est décrit Lui-même dans un écrit gardé au-dessus de Son Trône :
«إِنَّ رَحْمَتِي سَبَقَتْ غَضَبِي»
« Ma miséricorde devance Ma colère. »
Beaucoup de ceux qui meurent par suicide vivaient avec une dépression ou une autre maladie qui rétrécit l’esprit jusqu’à ce qu’il ne voie plus d’issue. Le Prophète ﷺ a dit que le calame de la responsabilité est levé pour « celui dont la raison est submergée, jusqu’à ce qu’il guérisse » (Sunan Abi Dawud 4401, classé sahih par al-Albani). Allah seul sait quelle part de sa liberté la maladie a ôtée à une personne. La dépression est une maladie, comme l’explique La dépression est-elle un manque de foi ?, et Celui qui juge est Celui qui a connu chacune de ses heures cachées. Sur l’espérance après le péché, voir Allah pardonne-t-Il tous les péchés ?
Comment une famille musulmane peut-elle vivre le deuil après un suicide ?
Le deuil après un suicide est lourd : le choc, la culpabilité, la colère, les questions sans réponse. L’islam fait place à tout cela. Quand son fils Ibrahim, encore nourrisson, était en train de mourir, le Prophète ﷺ pleura et dit :
«إِنَّ الْعَيْنَ تَدْمَعُ، وَالْقَلْبَ يَحْزَنُ، وَلاَ نَقُولُ إِلاَّ مَا يَرْضَى رَبُّنَا»
« L’œil verse des larmes, le cœur s’attriste, et nous ne disons que ce qui agrée à notre Seigneur. »
Les larmes sont une miséricorde, comme l’explique Est-il haram de pleurer un mort ? Voici quelques conseils pratiques pour ceux qui restent :
- Déposez une culpabilité qui n’appartient à personne. Les familles se demandent souvent ce qui leur a échappé. La maladie peut se cacher même aux plus proches. Allah ne demande à chacun que ce qu’il était en mesure de faire.
- Continuez de prier pour le défunt. Le Prophète ﷺ a enseigné que l’invocation d’un enfant vertueux parvient à son parent après la mort (Sahih Muslim 1631), et il a dit à un homme dont la mère était morte subitement de faire l’aumône en son nom (Sahih al-Bukhari 2760).
- Souvenez-vous de lui par sa vie. Parlez de sa gentillesse, de son rire, de ses prières. Une mort n’efface pas une vie.
- Laissez la communauté vous porter. Le Prophète ﷺ demanda à sa famille de préparer à manger pour la maison de Jaʿfar, que le malheur venait de frapper (Sunan Abi Dawud 3132). Acceptez les repas, les visites et l’aide, et cherchez un accompagnement auprès d’un professionnel du deuil ou d’un groupe de parole pour les endeuillés par suicide.
Et si c’est moi qui vais mal en ce moment ?
Si vous lisez ces lignes parce que vous pensez à mettre fin à vos jours, restez, s’il vous plaît, et tendez la main dès aujourd’hui : aux numéros indiqués en haut de cette page, à un médecin ou à une personne de confiance. Chercher de l’aide fait partie de la confiance en Allah, qui n’a fait descendre aucune maladie sans faire descendre aussi son remède, et la thérapie comme les médicaments comptent parmi les moyens qu’Il donne (Un musulman peut-il consulter un psy ?). Quand le Prophète ﷺ lui-même traversa une période de lourdeur, Allah lui adressa ces mots :
مَا وَدَّعَكَ رَبُّكَ وَمَا قَلَىٰ
« Ton Seigneur ne t’a pas abandonné, et Il ne t’a pas pris en aversion. »
Une duʿāʾ pour conclure
Le Prophète ﷺ priait sur les morts avec ces mots, et toute famille en deuil peut les dire pour celui ou celle qu’elle a perdu :
«اللَّهُمَّ اغْفِرْ لَهُ وَارْحَمْهُ وَعَافِهِ وَاعْفُ عَنْهُ وَأَكْرِمْ نُزُلَهُ وَوَسِّعْ مُدْخَلَهُ»
« Ô Allah, pardonne-lui et fais-lui miséricorde, accorde-lui la paix et efface ses fautes, réserve-lui un accueil généreux et rends sa demeure spacieuse. »
Qu’Allah enveloppe de Sa miséricorde chaque âme emportée par cette douleur, et qu’Il garde près de Lui le cœur de ceux qui restent.
Et Allah sait mieux. والله أعلم
Questions fréquentes
Peut-on faire la prière funéraire (janaza) pour une personne morte par suicide ?
Oui. Les juristes s'accordent à dire qu'on accomplit pour elle la prière funéraire comme pour tout musulman, ainsi que le rapporte Ibn Baṭṭāl, et les écoles hanafite, malikite et jaʿfarite la lavent, l'enveloppent du linceul et prient sur elle. Seules quelques figures des premiers siècles ont pensé autrement.
Puis-je faire des duʿāʾ pour une personne morte par suicide ?
Oui, et c'est l'un des plus beaux présents que vous puissiez lui faire. Le Prophète ﷺ a lui-même demandé pardon pour un Compagnon mort ainsi (Sahih Muslim 116). Priez pour elle, faites l'aumône en son nom, et demandez à Allah d'élargir sa tombe et de l'emplir de lumière.
Le suicide est-il haram en islam ?
Se donner la mort est interdit, car toute vie est un dépôt confié par Allah, et le verset qui l'interdit se termine ainsi : « Allah a toujours été miséricordieux envers vous » (4:29). L'interdiction protège les vivants. Elle ne donne à personne le droit de juger celui qui est mort.
Une personne atteinte d'une maladie psychique est-elle responsable de la même manière ?
Le Prophète ﷺ a dit que le calame de la responsabilité est levé pour celui dont la raison est submergée (Sunan Abi Dawud 4401). Allah seul sait ce que la maladie a ôté à la liberté d'une personne ; les familles et les imams Lui laissent donc le jugement et remplissent ce vide par la prière.
Questions liées
Sources
- al-Nawawi, al-Minhāj fī Sharḥ Ṣaḥīḥ Muslim, commentaire du hadith 116
- Ibn Baṭṭāl, Sharḥ Ṣaḥīḥ al-Bukhārī, Kitāb al-Janāʾiz (Le livre des funérailles)
- Sahih Muslim 116 et 963
- 3114, numéro national de prévention du suicide (France)
- 988 Suicide & Crisis Lifeline (États-Unis)
- Samaritans (Royaume-Uni et Irlande)
- Naseeha Mental Health Helpline
Image: ʿAli ibn Muhammad al-Barmaki, Mosque lamp of Amir Qawsun, Cairo, c. 1329–1335. Metropolitan Museum of Art, New York. CC0, via Wikimedia Commons.. Crédits des images