La dépression est-elle un manque de foi ?
Question 1081
Question
Si un musulman souffre de dépression, cela signifie-t-il que sa foi (iman) est faible, et doit-il compter sur la seule prière ?
Résumé de la réponse
La dépression est une maladie qui peut toucher les cœurs les plus croyants. Jacob a pleuré jusqu’à ce que ses yeux blanchissent, le Prophète ﷺ a traversé une Année de la tristesse, et au IXe siècle Abu Zayd al-Balkhi décrivait la dépression comme une maladie de l’âme, avec son propre traitement. Le Prophète ﷺ a ordonné aux croyants de se soigner : la thérapie et les médicaments se tiennent donc aux côtés de la prière, comme des moyens qu’Allah met à notre portée.
Réponse
الحمد لله Louange à Allah.

Si vous pensez à mettre fin à vos jours, appelez en France le 3114, le numéro national de prévention du suicide, gratuit et joignable jour et nuit, ou le numéro d’urgence de votre pays. Aux États-Unis, appelez ou envoyez un SMS au 988 ; au Royaume-Uni et en Irlande, appelez le 116 123 (Samaritans). Naseeha (1-866-627-3342) offre une écoute confidentielle aux musulmans d’Amérique du Nord.
Beaucoup de musulmans qui vivent avec une dépression se sont entendu dire qu’il leur suffirait de prier davantage, ou que leur tristesse prouve la faiblesse de leur iman. Le Coran et la Sunna répondent autrement. La dépression est une maladie, et elle peut atteindre les cœurs les plus croyants. Les prophètes eux-mêmes ont connu un chagrin qui les a courbés, et le Prophète ﷺ a ordonné à sa communauté de chercher un traitement pour toute maladie. La prière et les médicaments, la duʿāʾ et la thérapie agissent ensemble.
La dépression est-elle un signe d’iman faible ?
Le Coran raconte l’histoire d’un prophète plongé dans un profond chagrin. Lorsque Jacob (paix sur lui) perdit son fils Joseph, puis un deuxième fils, il se détourna des siens et « ses yeux blanchirent de tristesse » (Coran 12:84). Ses fils l’avertirent que le chagrin finirait par le consumer. Il répondit :
إِنَّمَآ أَشۡكُواْ بَثِّي وَحُزۡنِيٓ إِلَى ٱللَّهِ
« Je ne me plains de ma détresse et de mon chagrin qu’à Allah. »
Un prophète d’Allah a porté la tristesse pendant des années, et le Coran l’honore comme un homme de patience et de savoir. Job (paix sur lui) s’est écrié : « Le mal m’a touché, et Tu es le plus miséricordieux des miséricordieux » (21:83).
Le Prophète ﷺ a traversé une période que les biographes appellent l’Année de la tristesse (ʿĀm al-Ḥuzn, عام الحزن), lorsque son épouse Khadija et son oncle Abu Talib moururent à peu de temps d’intervalle, vers 619. Quand son petit garçon Ibrahim était à l’agonie, ses yeux se remplirent de larmes, et il dit : « L’œil pleure et le cœur s’attriste » (Sahih al-Bukhari 1303). Le chagrin et le cœur lourd ont fait partie de la vie de la meilleure des créatures.
Il a aussi enseigné que la souffrance du cœur compte auprès d’Allah :
«مَا يُصِيبُ الْمُسْلِمَ مِنْ نَصَبٍ وَلاَ وَصَبٍ وَلاَ هَمٍّ وَلاَ حُزْنٍ وَلاَ أَذًى وَلاَ غَمٍّ حَتَّى الشَّوْكَةِ يُشَاكُهَا، إِلاَّ كَفَّرَ اللَّهُ بِهَا مِنْ خَطَايَاهُ»
« Il n’est pas de fatigue, de maladie, de souci, de tristesse, de mal ou d’angoisse qui atteigne le musulman, pas même une épine qui le pique, sans qu’Allah efface par là une part de ses péchés. »
Le souci (hamm) et l’angoisse (ghamm) figurent dans cette liste à côté de la maladie, parmi ce qui atteint le croyant. Le hadith les traite comme des épreuves qu’Allah voit et récompense. Ils ne disent rien contre la foi de celui qui les subit.
Qu’ont dit les savants musulmans classiques sur la dépression ?
Des médecins musulmans ont écrit sur la maladie mentale il y a plus de mille ans. Abu Zayd al-Balkhi (m. 934), disciple du philosophe al-Kindi, a écrit Maṣāliḥ al-Abdān wa-l-Anfus (Ce qui fait du bien aux corps et aux âmes). Il enseignait que le corps et l’âme sont tissés ensemble, si bien que la maladie de l’un affecte l’autre. Il distinguait la tristesse ordinaire qui suit une perte, la dépression provoquée par des événements extérieurs et une dépression qui survient sans cause extérieure, et il décrivait des traitements de l’âme : la conversation bienveillante et raisonnée, et l’exercice qui consiste à changer les pensées de peur et de désespoir. Le psychologue Malik Badri, qui a traduit l’ouvrage, l’a comparé à la thérapie cognitive moderne.
Les grands hôpitaux (bīmāristāns) du monde musulman ont accueilli ce savoir. L’hôpital du complexe du sultan Bayezid II à Edirne, achevé en 1488, devint célèbre pour le soin des maladies mentales, et ses médecins utilisaient la musique et le bruit de l’eau qui coule dans leurs soins. Dans ces institutions, la maladie mentale relevait des médecins et de la compassion, et personne n’y voyait un verdict sur la foi d’une personne.
Un musulman dépressif doit-il voir un médecin ou un psy ?
Oui. Se soigner fait partie de la Sunna :
«تَدَاوَوْا فَإِنَّ اللَّهَ عَزَّ وَجَلَّ لَمْ يَضَعْ دَاءً إِلاَّ وَضَعَ لَهُ دَوَاءً»
« Soignez-vous, car Allah, le Puissant et Majestueux, n’a pas créé de maladie sans créer pour elle un remède. »
Sunan Abi Dawud 3855, classé sahih par al-Albani
Un homme demanda s’il devait attacher sa chamelle ou la laisser libre en s’en remettant à Allah ; le Prophète ﷺ lui répondit : « Attache-la, et remets-t’en à Allah » (Jamiʿ al-Tirmidhi 2517, classé hasan). Voir un médecin, prendre un traitement, suivre une thérapie : c’est attacher la chamelle. La confiance en Allah (tawakkul) vous accompagne jusque dans le cabinet. Vous trouverez davantage à ce sujet dans Un musulman peut-il consulter un psy ?
Beaucoup de musulmans cherchent un thérapeute qui comprenne leur foi. Naseeha propose une ligne d’écoute confidentielle en Amérique du Nord, et la Muslim Youth Helpline (0808 808 2008) soutient les jeunes musulmans au Royaume-Uni. Le soin que la charia porte aux malades concerne aussi la communauté tout entière, comme l’explique L’islam soutient-il l’accès universel aux soins ?
Et si la dépression rend la prière difficile ?
Allah a rendu la religion facile pour les malades. À un Compagnon qui souffrait, il fut dit : « Prie debout ; si tu ne le peux pas, alors assis ; si tu ne le peux pas, alors couché sur le côté » (Sahih al-Bukhari 1117). Le Coran dispense les malades du jeûne jusqu’à leur guérison (2:185). Si la dépression vous a rendu la prière impossible, commencez par ce que vous pouvez : une prière, quelques mots de rappel d’Allah, une seule duʿāʾ dans votre propre langue. Allah accueille chacune d’elles. Voir Que faire si je rate mes prières ?
Comment la famille et les amis peuvent-ils aider ?
- Écoutez avant de conseiller. Dire à une personne déprimée de prier davantage peut aggraver sa honte. Demandez-lui comment elle va, et restez pour entendre la réponse.
- Rendez visite et restez proches. Dans un hadith qudsi, Allah dit au Jour du Jugement : « J’étais malade et tu ne M’as pas rendu visite », et Il explique qu’on L’aurait trouvé auprès de Son serviteur malade (Sahih Muslim 2569).
- Facilitez l’accès aux soins. Proposez de trouver un médecin, de prendre rendez-vous ou d’accompagner la personne en voiture.
- Prenez au sérieux les signaux d’alerte. Si quelqu’un parle de mettre fin à ses jours, restez avec lui et appelez à l’aide. Que devient un musulman qui se suicide ? s’adresse aux familles qui ont perdu un proche.
Une duʿāʾ pour les ténèbres
Quand le prophète Jonas (paix sur lui) se trouvait dans le ventre de la baleine, dans des ténèbres superposées, il appela son Seigneur :
لَّآ إِلَٰهَ إِلَّآ أَنتَ سُبۡحَٰنَكَ إِنِّي كُنتُ مِنَ ٱلظَّـٰلِمِينَ فَٱسۡتَجَبۡنَا لَهُۥ وَنَجَّيۡنَٰهُ مِنَ ٱلۡغَمِّۚ وَكَذَٰلِكَ نُـۨجِي ٱلۡمُؤۡمِنِينَ
« Il n’y a de dieu que Toi, gloire à Toi ; j’ai été du nombre des injustes. Nous l’avons exaucé et l’avons délivré de l’angoisse ; c’est ainsi que Nous sauvons les croyants. »
Le mot qui désigne son angoisse est ghamm, celui-là même que le Prophète ﷺ employait pour le cœur lourd qu’Allah voit et récompense. Qu’Allah relève chaque cœur qui sombre, et qu’Il lui envoie la guérison par tous les moyens qu’Il a créés.
Et Allah sait mieux. والله أعلم
Questions fréquentes
La dépression est-elle haram ?
Une maladie ne comporte aucun péché. Le Prophète ﷺ a enseigné que chaque souci et chaque tristesse qui atteint le croyant efface une part de ses péchés (Sahih al-Bukhari 5641). Ce que l’islam demande, c’est de chercher de l’aide et de continuer à se tourner vers Allah.
Les antidépresseurs sont-ils permis en islam ?
Oui. Le Prophète ﷺ a dit : « Soignez-vous, serviteurs d’Allah » (Sunan Abi Dawud 3855). Un médicament prescrit par un médecin qualifié fait partie des moyens qu’Allah a créés pour la guérison.
L’anxiété est-elle un signe d’iman faible ?
Le Prophète ﷺ lui-même cherchait refuge contre le souci et la tristesse dans sa duʿāʾ quotidienne (Sahih al-Bukhari 6369). Les troubles anxieux se soignent, et chercher des soins est un acte de confiance en Allah.
Quelle duʿāʾ réciter contre la dépression ?
Le Prophète ﷺ priait : « Ô Allah, je cherche refuge auprès de Toi contre le souci et la tristesse » (Sahih al-Bukhari 6369). La prière de Jonas dans le ventre de la baleine s’achève sur la promesse d’Allah : « C’est ainsi que Nous sauvons les croyants » (21:88).
Questions liées
Sources
- Abu Zayd al-Balkhi, Maṣāliḥ al-Abdān wa-l-Anfus, traduit par Malik Badri sous le titre Abu Zayd al-Balkhi's Sustenance of the Soul
- Sahih al-Bukhari 1303, 5641, 5678, 6369
- Sunan Abi Dawud 3855 (« Soignez-vous »)
- Naseeha Mental Health Helpline
- Muslim Youth Helpline (Royaume-Uni)
Image: Ayyoubsabawiki, Morning light in the Nasir al-Mulk Mosque, Shiraz, 2015. CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.. Crédits des images