Le califat est-il obligatoire en islam ?
Question 1250
Question
Les musulmans ont-ils l’obligation religieuse d’établir un califat, un État islamique unique sous un seul souverain, ou peuvent-ils vivre leur foi fidèlement sous d’autres formes de gouvernement ?
Résumé de la réponse
Le califat n’est pas une obligation en islam. Le Coran ordonne la justice, la restitution des dépôts et la consultation (4:58 ; 42:38), et ne désigne aucune forme d’État. Selon le récit sunnite, le Prophète ﷺ n’a nommé aucun successeur, les quatre premiers califes ont été choisis de quatre manières différentes, et un hadith authentique limite à trente ans le califat de la prophétie. Ali Abd al-Raziq a soutenu en 1925 que l’institution relevait d’un choix historique, et les musulmans servent aujourd’hui les mêmes finalités à travers des États justes et responsables.
﴿۞إِنَّ ٱللَّهَ يَأۡمُرُكُمۡ أَن تُؤَدُّواْ ٱلۡأَمَٰنَٰتِ إِلَىٰٓ أَهۡلِهَا وَإِذَا حَكَمۡتُم بَيۡنَ ٱلنَّاسِ أَن تَحۡكُمُواْ بِٱلۡعَدۡلِ﴾
Allah vous ordonne de restituer les dépôts à ceux à qui ils reviennent et, quand vous jugez entre les gens, de juger avec justice.
Réponse
الحمد لله Louange à Allah.

Beaucoup de musulmans ont grandi en entendant que la communauté est incomplète depuis la chute du dernier calife, et que rétablir un État islamique unique est un devoir religieux. La question mérite une réponse soigneuse, car elle touche à la manière dont les croyants regardent leur propre pays et leurs voisins. L’islam n’impose pas de califat. Le Coran ordonne la justice, la restitution des dépôts et la consultation dans les affaires publiques, et il laisse la forme du gouvernement à la sagesse de chaque génération. Le musulman qui vit fidèlement dans une république juste ou dans un État constitutionnel accomplit tous les commandements politiques que donne le Coran.
Le Coran ordonne-t-il d’établir un califat ?
Le mot khalīfa (خليفة) figure dans le Coran, mais jamais comme le nom d’un État. Allah annonce aux anges qu’Il va placer sur la terre un khalīfa, un lieutenant, c’est-à-dire l’humanité tout entière (2:30). Il dit à David (paix sur lui) :
يَٰدَاوُۥدُ إِنَّا جَعَلۡنَٰكَ خَلِيفَةٗ فِي ٱلۡأَرۡضِ فَٱحۡكُم بَيۡنَ ٱلنَّاسِ بِٱلۡحَقِّ
« Ô David, Nous avons fait de toi un lieutenant sur la terre : juge donc entre les hommes selon la vérité. »
Cette lieutenance se définit par son devoir : juger selon la vérité. Les commandements politiques du Coran sont de cette nature. Il ordonne de confier les dépôts à ceux qui en sont dignes et aux gouvernants de juger avec justice (Coran 4:58), et il loue les croyants dont les affaires se règlent par la consultation (42:38). Il ne nomme aucune fonction, aucune dynastie, aucune capitale, aucun mode de succession.
Le Prophète ﷺ a-t-il désigné un calife ?
Selon le récit sunnite, il n’a nommé aucun successeur, et les Compagnons ont choisi leurs dirigeants de quatre manières différentes. Abu Bakr fut choisi sous l’auvent des Banū Sāʿida après un débat tendu entre les émigrés et les Anṣār, et ʿAlī ne lui prêta allégeance que des mois plus tard. Abu Bakr désigna ʿUmar. ʿUmar laissa le choix à un conseil de six, et ʿAbd al-Raḥmān ibn ʿAwf consulta les gens de Médine pendant des nuits avant l’allégeance à ʿUthmān (Sahih al-Bukhari 7207). ʿAlī reçut l’allégeance des gens de Médine en temps de crise. Une communauté qui choisit quatre dirigeants selon quatre méthodes cherchait le consentement et la justice ; elle n’avait aucune constitution fixe à suivre.
ʿUmar (qu’Allah l’agrée) a lui-même posé le principe : « Quiconque prête allégeance à un homme sans consultation des musulmans, ni lui ni celui à qui il a prêté allégeance ne doivent être suivis » (Sahih al-Bukhari 6830).
Les chiites duodécimains estiment que la direction de la communauté revenait de droit à ʿAlī et aux imams de la famille du Prophète ﷺ, et les juristes chiites divergent fortement sur le gouvernement légitime tant que le douzième imam demeure caché (Quelle est la différence entre sunnites et chiites ?).
Le Prophète ﷺ a aussi annoncé que le califat, au sens prophétique, serait bref :
«خِلاَفَةُ النُّبُوَّةِ ثَلاَثُونَ سَنَةً ثُمَّ يُؤْتِي اللَّهُ الْمُلْكَ - أَوْ مُلْكَهُ - مَنْ يَشَاءُ»
« Le califat de la prophétie durera trente ans, puis Allah donnera la royauté à qui Il veut. »
Sunan Abi Dawud 4646, classé hasan sahih par al-Albani
Les souverains omeyyades, abbassides et ottomans qui portèrent ensuite ce titre furent des rois, certains justes, beaucoup non. Les musulmans ont prié, étudié et bâti sous tous ces règnes, et sous bien d’autres souverains encore.
Qu’ont dit les savants classiques ?
La plupart des juristes sunnites classiques tenaient la désignation d’un gouvernant pour une obligation. Al-Mawardi (m. 1058), juriste chaféite de Bagdad, écrivit al-Aḥkām al-Sulṭāniyya, l’un des premiers livres entièrement consacrés au droit du gouvernement, et al-Nawawi rapporta l’accord des savants sur ce devoir. Leurs raisons étaient la justice, la sécurité et la protection de la vie, de la foi et des biens des gens. Ce sont là les finalités de la charia (maqāṣid al-sharīʿa, مقاصد الشريعة), et les juristes enseignaient aussi que les moyens prennent le statut des fins qu’ils servent. Quand un État constitutionnel garantit la justice et les droits, la finalité du devoir classique est atteinte (Qu’est-ce que la charia ?).
Qui a soutenu que le califat est un choix historique ?
Le califat ottoman fut aboli par la nouvelle République turque en 1924. Un an plus tard, le savant azhari Ali Abd al-Raziq (1888-1966) publia al-Islām wa Uṣūl al-Ḥukm (L’Islam et les fondements du pouvoir). Il y soutenait que le Coran et la Sunna n’exigent ni n’interdisent le gouvernement d’un calife, qu’il n’avait jamais existé de véritable consensus sur sa nécessité, et que les souverains s’étaient servis de la religion comme d’un bouclier pour protéger leur trône. Un conseil d’al-Azhar le démit de ses fonctions. Il fut réhabilité dans les années 1940 et devint par la suite à deux reprises ministre des Fondations pieuses (awqāf), et le monde musulman moderne, un monde d’États-nations, a largement vécu selon sa conclusion.
Le premier document politique du Prophète ﷺ va dans le même sens. La Constitution de Médine, conservée par Ibn Isḥāq, déclarait que les juifs des Banū ʿAwf formaient « une seule communauté avec les croyants », et qu’« aux juifs leur religion, et aux musulmans la leur ». La vie politique musulmane a commencé par un pacte civil entre voisins de religions différentes.
Et les groupes qui proclament un califat aujourd’hui ?
En 2014, après s’être emparé de Mossoul, le groupe qui se fait appeler « État islamique » proclama un califat. Plus de 120 savants musulmans lui répondirent par une lettre ouverte : proclamer un califat sans le consensus des musulmans est interdit, tout comme le meurtre d’innocents, la torture et les mauvais traitements infligés aux chrétiens auxquels le groupe s’est livré (Daech est-il islamique ?). Un califat pris par la force, sans consultation, échoue avant tout au critère de ʿUmar.
Les musulmans d’aujourd’hui servent les valeurs politiques du Coran en votant, en servant la collectivité et en demandant des comptes au pouvoir, dans les pays à majorité musulmane comme ailleurs en tant que citoyens (L’islam est-il compatible avec la démocratie ?).
La souveraineté appartient à Allah
Le Coran enseigne une invocation qui remet chaque gouvernement à sa place :
قُلِ ٱللَّهُمَّ مَٰلِكَ ٱلۡمُلۡكِ تُؤۡتِي ٱلۡمُلۡكَ مَن تَشَآءُ وَتَنزِعُ ٱلۡمُلۡكَ مِمَّن تَشَآءُ
« Dis : Ô Allah, Maître de la royauté, Tu donnes la royauté à qui Tu veux et Tu la retires à qui Tu veux. »
Les États s’élèvent et tombent ; le dépôt de la justice demeure. Qu’Allah donne à chaque pays des gouvernants qui gardent ce dépôt, et qu’Il nous donne le courage de le garder nous aussi, dans la part de pouvoir qui nous est confiée.
Et Allah sait mieux. والله أعلم
Questions fréquentes
Le califat est-il mentionné dans le Coran ?
Le Coran emploie le mot khalīfa pour l’humanité, lieutenante d’Allah sur la terre (2:30), et pour David, juge équitable (38:26). Il n’ordonne nulle part une fonction politique appelée califat et ne décrit pas comment la former.
Quelle est la position chiite sur le califat ?
Les chiites duodécimains estiment que la direction de la communauté après le Prophète ﷺ revenait à ʿAlī et aux imams de sa famille, et que le douzième imam est en occultation. Les juristes chiites divergent fortement sur la forme de gouvernement légitime en son absence.
Est-ce un péché pour les musulmans de vivre sans calife ?
Non. Les finalités que les juristes classiques assignaient à cette fonction, la justice, la sécurité et le bien commun, peuvent être atteintes par bien des formes de gouvernement, et le Prophète ﷺ lui-même a dit que le califat de la prophétie durerait trente ans.
Daech était-il un véritable califat ?
Non. Plus de 120 savants musulmans ont écrit en 2014 que proclamer un califat sans le consentement des musulmans est interdit, et ʿUmar enseignait qu’une allégeance donnée sans consultation des musulmans n’engage personne.
Questions liées
Sources
- Ali Abd al-Raziq, al-Islām wa Uṣūl al-Ḥukm, Le Caire, 1925 ; trad. française d’Abdou Filali-Ansary, L’Islam et les fondements du pouvoir (La Découverte, 1994)
- al-Mawardi, al-Aḥkām al-Sulṭāniyya ; trad. française d’E. Fagnan, Les statuts gouvernementaux (Alger, 1915)
- Sunan Abi Dawud 4646 ; Sahih al-Bukhari 6830, 7207
- Constitution de Médine (Ibn Isḥāq, par Ibn Hishām)
- Lettre ouverte au Dr Ibrahim Awwad al-Badri (Lettre à Baghdadi), 2014
- Khaled Abou El Fadl, Islam and the Challenge of Democracy (Princeton University Press, 2004)
Image: Vyacheslav Argenberg, Courtyard of the Umayyad Mosque, Damascus, 2008. CC BY 4.0, via Wikimedia Commons.. Crédits des images