La musique est-elle haram en islam ?

Question 1020

Question

Est-il permis en islam d'écouter de la musique, y compris des chansons accompagnées d'instruments ?

Résumé de la réponse

La musique est halal, instruments compris. Aucun verset du Coran ne l'interdit, et le Prophète ﷺ a laissé des jeunes filles chanter chez lui le jour de l'Aïd et demandé pourquoi un mariage se faisait sans musique. Le seul hadith qui nomme les instruments a une chaîne interrompue selon Ibn Hazm, et al-Ghazali, Abou Bakr ibn al-Arabi, Abd al-Ghani al-Nabulsi et Mahmoud Chaltout ont tenu la musique pour licite tant qu'elle n'est pas liée à un interdit.

Réponse

الحمد لله Louange à Allah.

A sandstone wall carved with blocky square Kufic letters, a maze-like grid of right angles framed by a pointed arch.

La musique touche le cœur : une berceuse, un chant de noces, le ney des soufis, l’air qu’une mère fredonne dans la cuisine. On a dit à beaucoup de musulmans que tout cela est haram, et ils écoutent la conscience lourde. L’avis le plus fort de la tradition (al-rājiḥ) est que la musique est halal, instruments compris. Aucun verset du Coran ne l’interdit, le Prophète ﷺ a permis le chant dans sa propre maison, et certains des plus grands savants de l’islam l’ont défendue par écrit.

Que dit le Coran sur la musique ?

Le Coran ne range jamais la musique, le chant ni aucun instrument parmi les interdits. Sa règle générale pour les bonnes choses de ce monde est généreuse :

قُلۡ مَنۡ حَرَّمَ زِينَةَ ٱللَّهِ ٱلَّتِيٓ أَخۡرَجَ لِعِبَادِهِۦ وَٱلطَّيِّبَٰتِ مِنَ ٱلرِّزۡقِ

« Dis : qui donc a interdit la parure qu’Allah a fait paraître pour Ses serviteurs, et les bonnes choses de Sa subsistance ? »

Coran 7:32

En droit musulman, la règle de base pour les choses et les plaisirs est la permission (al-aṣl fī al-ashyāʾ al-ibāḥa) : seul un texte clair fait passer une chose du côté de l’interdit.

Le verset le plus souvent invoqué contre la musique est Coran 31:6, qui parle de celui qui « achète les propos futiles (lahw al-ḥadīth) pour égarer, sans savoir, loin du chemin d’Allah, et qui le tourne en dérision ». Certains commentateurs des premiers siècles l’ont appliqué au chant. Ibn Hazm (mort en 1064) a répondu dans al-Muḥallā que le verset condamne une intention : acheter quoi que ce soit pour égarer les gens et se moquer du chemin d’Allah. Celui qui écoute une chanson pour reposer son cœur ne répond pas à cette description.

Le Prophète ﷺ a-t-il permis le chant ?

Oui, et dans sa propre maison. Un jour d’Aïd, deux jeunes filles des Ansar chantaient auprès d’Aïcha (qu’Allah l’agrée) de vieux chants de la bataille de Buʿāth. Abou Bakr entra et les réprimanda, parlant de « flûtes de Satan ». Le Prophète ﷺ lui répondit :

«يَا أَبَا بَكْرٍ إِنَّ لِكُلِّ قَوْمٍ عِيدًا، وَهَذَا عِيدُنَا»

« Abou Bakr, chaque peuple a sa fête, et voici notre fête. »

Sahih al-Bukhari 952

Dans une autre version, il dit à Abou Bakr : « Laisse-les » (Sahih al-Bukhari 949). Lorsque Aïcha prépara une mariée pour un homme des Ansar, il lui demanda : « Aïcha, n’aviez-vous pas de musique avec vous ? Les Ansar aiment le divertissement » (Sahih al-Bukhari 5162). Il a dit aussi que ce qui distingue un mariage licite d’une union clandestine, c’est « le duff et la voix » (Jamiʿ al-Tirmidhi 1088, jugé hasan par al-Tirmidhi et al-Albani). La musique au mariage est donc une sunna.

Et le hadith sur les instruments de musique ?

Ceux qui interdisent les instruments s’appuient surtout sur un seul récit. Al-Bukhari rapporte que le Prophète ﷺ a annoncé que des gens de sa communauté « rendront licites la fornication, la soie, le vin et les instruments (maʿāzif) » (Sahih al-Bukhari 5590). Ce récit mérite une réponse attentive.

D’abord, al-Bukhari ne l’a pas transmis avec une chaîne continue. Il l’introduit par « Hishām ibn ʿAmmār a dit », sans préciser qu’il l’a entendu de sa bouche, et les savants appellent un tel récit muʿallaq (suspendu). C’est pour cette raison qu’Ibn Hazm l’a rejeté. Ensuite, le récit place les instruments à côté de la fornication et du vin, et décrit des gens qui seront anéantis pour tout un mode de vie. Le juge malikite Abou Bakr ibn al-Arabi (mort en 1148) est allé plus loin : selon lui, aucun hadith authentique n’interdit le chant. Une mise en garde contre une assemblée d’ivresse et de débauche dit bien peu de chose d’une famille qui écoute une chanson après le dîner. Notre réponse sur l’authenticité des hadithsen anglais explique comment les savants évaluent ce genre de récit.

Qu’ont dit les savants classiques sur la musique ?

Les savants ont divergé (ikhtalafa al-ʿulamāʾ). Beaucoup de juristes des quatre écoles sunnites ont jugé détestables ou interdits les instruments autres que le duff, et bien des mosquées enseignent encore cet avis. C’est une opinion reconnue, portée par des gens pieux. L’avis opposé peut se réclamer d’une lignée tout aussi illustre :

  • Abou Hamid al-Ghazali (mort en 1111) a consacré le livre 18 de son Iḥyāʾ ʿUlūm al-Dīn à l’écoute de la musique (samāʿ). Il conclut que chanter et jouer sont licites en eux-mêmes, et observe que même le chameau presse le pas au chant de son chamelier.
  • Ibn Hazm tenait pour infondé tout ce qui a été rapporté pour interdire le chant, et jugeait que l’intention de chacun décide si l’écoute est bonne ou mauvaise.
  • Abd al-Ghani al-Nabulsi (mort en 1731), savant hanafite et soufi de Damas, a écrit en 1677 Īḍāḥ al-Dalālāt fī Samāʿ al-Ālāt, un traité sur les instruments qui conclut à leur licéité tant qu’ils ne servent pas un interdit.
  • Mahmoud Chaltout (mort en 1963), cheikh d’al-Azhar, a déclaré la musique permise et ne l’a réprouvée que là où elle s’accompagne d’immoralité.

Chez les chiites, les juristes jaʿfarites interdisent le ghināʾ au sens d’une musique propre aux assemblées de péché, et l’ayatollah Sistani juge permise la musique qui ne convient pas à de telles assemblées.

Quelle place la musique a-t-elle tenue dans la civilisation musulmane ?

La civilisation musulmane est pleine de musique. Ziryab (mort vers 857) apporta l’art de Bagdad à Cordoue, à l’invitation de la cour omeyyade ; on dit qu’il ajouta au oud une cinquième paire de cordes et qu’il fonda l’une des premières écoles de musique d’al-Andalus. Les soufis mevlevis de Konya prient avec le ney et le tambour, et les qawwals d’Asie du Sud chantent toute la nuit l’amour d’Allah et de Son Messager ﷺ (voir Qu’est-ce que le soufisme ?en anglais). Chaque année, les chants du Mawliden anglais emplissent les rues, du Caire à Jakarta. Au XXe siècle, Oum Kalthoum, qui avait appris à réciter le Coran petite fille dans son village, a chanté pour tout le monde arabe.

Quelle musique un musulman doit-il éviter ?

La musique suit la même règle que la parole. Un propos rapporté dans al-Adab al-Mufrad d’al-Bukhari (867) compare la poésie à la parole : ce qu’elle a de bon est comme la bonne parole, ce qu’elle a de mauvais comme la mauvaise. Les spécialistes du hadith divergent sur sa chaîne, mais les juristes en ont depuis longtemps reçu le sens. Une chanson qui tourne le sacré en dérision, qui avilit les gens ou qui pousse à nuire prend le statut de ses paroles. Une musique qui vous détourne de la prière ou de vos devoirs demande plus de mesure, comme toute bonne chose qui prend trop de place. Dans ces limites, chantez à vos mariages, jouez pour vos enfants, et laissez la beauté des sons vous rappeler Celui qui les a créés. Le même raisonnement vaut pour la danseen anglais et pour les chansons d’un anniversaire.

Un dernier mot

Rumi ouvre son Masnavi sur la voix d’une flûte de roseau, arrachée à sa roselière, qui pleure le lieu d’où elle vient. Des générations de musulmans ont entendu dans ce son la nostalgie de l’âme pour Allah. Que chaque chant que vous aimez vous rapproche de Lui, et que votre cœur, comme le roseau, sache toujours retrouver le chemin de la maison.

Et Allah sait mieux. والله أعلم

Questions fréquentes

La musique est-elle haram chez les chiites ?

Les juristes jaʿfarites interdisent le ghināʾ, c'est-à-dire le chant du genre qui convient aux assemblées de frivolité et de péché. De grandes autorités comme l'ayatollah Sistani jugent permise la musique qui ne convient pas à de telles assemblées.

Que dit l'école hanafite sur la musique ?

Les manuels hanafites classiques étaient stricts sur les instruments, tout en permettant le duff aux mariages. Plus tard, le savant hanafite de Damas Abd al-Ghani al-Nabulsi (mort en 1731) a consacré tout un traité à montrer que les instruments sont licites lorsqu'ils ne servent pas au péché.

Est-il haram d'écouter de la musique aux toilettes ou sous la douche ?

Non. Les convenances qui demandent de ne pas emporter le Coran ni les noms d'Allah aux toilettes concernent les paroles sacrées. Une chanson ordinaire n'est soumise à aucune règle de ce genre.

Le chant sans instruments est-il permis ?

Oui. Les Compagnons chantaient des vers en bâtissant la mosquée du Prophète à Médine, et le Prophète ﷺ chantait avec eux (Sahih al-Bukhari 428). Ils chantèrent de nouveau en creusant la tranchée autour de la ville (Sahih al-Bukhari 2835).

Questions liées

Sources

  1. Ibn Hazm, al-Muḥallā
  2. al-Ghazali, Iḥyāʾ ʿUlūm al-Dīn (Revivification des sciences de la religion), livre 18 : Ādāb al-Samāʿ wa-l-Wajd
  3. Abou Bakr ibn al-ʿArabi, Aḥkām al-Qurʾān
  4. ʿAbd al-Ghanī al-Nābulusī, Īḍāḥ al-Dalālāt fī Samāʿ al-Ālāt (1677)
  5. Sahih al-Bukhari 949–952, 5162, 5590
  6. Jamiʿ al-Tirmidhi 1088

Image: Dosseman, Square Kufic carving at the Great Mosque of Mardin, 2025. CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.. Crédits des images