Une musulmane peut-elle avoir plusieurs maris ?
Question 1147
Question
Si l'homme musulman peut épouser plusieurs femmes, une musulmane peut-elle avoir plusieurs maris ?
Résumé de la réponse
Les écoles classiques n'ont permis le mariage plural qu'aux hommes, surtout pour que la filiation de chaque enfant soit certaine. Le Coran donne aux femmes des droits équivalents à leurs devoirs (2:228) et fait du consentement le cœur du mariage ; l'avis le plus fort tient donc que la liberté et les conditions du mariage plural appartiennent aux femmes comme aux hommes : le libre consentement de chaque conjoint, l'honnêteté, la justice, et la certitude sur les parents de chaque enfant, que la médecine moderne peut aujourd'hui apporter.
Réponse
الحمد لله Louange à Allah.

Les musulmanes qui apprennent que le Coran permet à un homme d’avoir jusqu’à quatre épouses posent souvent la question qui vient naturellement ensuite : une femme peut-elle avoir plusieurs maris ? Les écoles juridiques classiques ont répondu par la négative, et la raison principale qu’elles donnaient était la filiation, le droit de l’enfant à savoir qui est son père. L’avis le plus fort (al-rājiḥ) part de l’égale dignité que le Coran accorde aux femmes et aux hommes. Il tient que la liberté qu’offre le mariage plural appartient aux femmes comme aux hommes, aux mêmes conditions : le libre consentement de chaque conjoint, l’honnêteté, la justice, et la certitude sur les parents de chaque enfant.
Que disaient les savants classiques de la polyandrie ?
Les quatre écoles sunnites et l’école jaʿfarite s’accordaient à dire qu’une femme ne peut être mariée qu’à un seul homme à la fois. Elles lisaient la sourate al-Nisāʾ, qui compte « les femmes mariées » (al-muḥṣanāt) parmi celles qu’un homme ne peut pas épouser (Coran 4:24), comme une interdiction faite à la femme mariée de prendre un second mari.
Leur souci central était la filiation (nasab, نسب). Aïcha (qu’Allah l’agrée) a décrit les formes d’union pratiquées en Arabie avant l’islam. Dans l’une d’elles, un groupe de moins de dix hommes fréquentait la même femme ; quand elle accouchait, elle les réunissait et désignait comme père celui qu’elle voulait, et il ne pouvait pas refuser (Sahih al-Bukhari 5127). L’islam a mis fin à ces arrangements, où le père d’un enfant était désigné par simple déclaration et où la femme avait peu de droits. Le délai de viduité (ʿidda) après le divorce servait le même but : s’assurer que le père d’une grossesse était connu. La règle des juristes protégeait les enfants, et leur souci mérite le respect.
Pourquoi certains musulmans estiment-ils que la même liberté revient aux femmes ?
Le Coran place les femmes et les hommes sur un pied d’égalité dans le mariage :
وَلَهُنَّ مِثۡلُ ٱلَّذِي عَلَيۡهِنَّ بِٱلۡمَعۡرُوفِ
« Et elles ont des droits équivalents à leurs obligations, selon ce qui est convenable. »
Il s’adresse aux croyants et aux croyantes dans les mêmes termes lorsqu’il promet le pardon et la récompense (33:35), et il les appelle les alliés protecteurs les uns des autres (9:71). Des savantes comme Amina Wadud et Kecia Ali ont montré combien le droit classique du mariage reposait sur des présupposés d’autorité masculine que le Coran lui-même n’exige pas (Le féminisme est-il compatible avec l’islam ?).
Certains musulmans d’aujourd’hui avancent aussi un argument tiré de la méthode même des juristes. Le droit musulman tient qu’une règle suit sa cause effective (ʿilla) : là où la cause est présente, la règle s’applique, et là où elle est absente, la règle tombe. Si la cause de l’interdiction classique était l’incertitude sur le père d’un enfant, les tests de paternité modernes peuvent aujourd’hui lever cette incertitude de façon quasi certaine, et les conditions qui restent sont celles qui engagent tout mariage : le consentement, l’honnêteté et la justice. Le même raisonnement fonde la réponse plus large de Le polyamour est-il haram en islam ?
Quelles conditions le rendraient halal ?
Ce sont les mêmes conditions que le Coran et la Sunna posent à tout mariage plural. La première est le consentement, dont le Prophète ﷺ a fait le cœur de tout mariage :
«لاَ تُنْكَحُ الأَيِّمُ حَتَّى تُسْتَأْمَرَ وَلاَ تُنْكَحُ الْبِكْرُ حَتَّى تُسْتَأْذَنَ»
« La femme qui a déjà été mariée ne sera pas mariée avant d’avoir été consultée, et celle qui ne l’a jamais été ne sera pas mariée avant qu’on lui ait demandé sa permission. »
- Chaque conjoint consent librement, au mariage comme à chacun de ses changements ultérieurs.
- Personne n’est trompé. Un mariage caché à un conjoint déjà en place rompt l’engagement solennel (mīthāq ghalīẓ) du premier (4:21).
- Chacun est traité avec justice. Le Coran avertit que l’équité parfaite est difficile et interdit de laisser un conjoint « en suspens » (4:129).
- La filiation de chaque enfant est certaine. Chaque enfant doit connaître son père et sa mère, et être pris en charge par les deux.
- La loi du pays est respectée. Le droit civil de presque tous les pays ne reconnaît qu’un mariage à la fois ; les partenaires se protègent donc mutuellement par des accords écrits et des testaments.
La monogamie reste-t-elle la meilleure voie ?
Pour la plupart des musulmans, femmes et hommes, c’est la voie qu’ils choisissent, et le Coran lui-même dit qu’un seul conjoint est « plus propre à éviter l’injustice » (Coran 4:3). Muhammad ʿAbduh tenait que le mariage plural ne devait être permis qu’en cas de réelle nécessité, et le Code du statut personnel tunisien de 1956 l’a purement interdit aux hommes (Combien de femmes un musulman peut-il avoir ?). L’égalité entre femmes et hommes peut être honorée par une règle unique pour tous, que cette règle ouvre le mariage plural sous des conditions strictes ou qu’elle limite tout mariage à deux personnes. Ce que l’égalité ne peut admettre, c’est une liberté accordée à un sexe et refusée à l’autre sans aucune raison donnée par le Coran.
La femme malheureuse dans son mariage dispose aussi d’autres voies licites, dont le divorce à son initiative (Une musulmane peut-elle divorcer de son mari ?), et aucune femme ne peut être poussée dans un mariage qu’elle ne veut pas (Le mariage forcé est-il permis en islam ?).
Un dernier mot
Le Coran ouvre sa sourate sur les femmes en rappelant à chaque lecteur d’où viennent les deux sexes :
يَـٰٓأَيُّهَا ٱلنَّاسُ ٱتَّقُواْ رَبَّكُمُ ٱلَّذِي خَلَقَكُم مِّن نَّفۡسٖ وَٰحِدَةٖ وَخَلَقَ مِنۡهَا زَوۡجَهَا
« Ô gens, craignez votre Seigneur, qui vous a créés d’une âme unique et a créé d’elle son conjoint. »
Qu’Allah accorde à chaque musulman et à chaque musulmane un mariage fondé sur le libre choix, la fidélité et la miséricorde.
Et Allah sait mieux. والله أعلم
Questions fréquentes
Pourquoi l'homme peut-il avoir quatre épouses, et la femme pas quatre maris ?
Les juristes classiques invoquaient surtout la filiation : un enfant doit savoir qui est son père. L'avis le plus fort tient que l'égalité donne aux femmes la même liberté aux mêmes conditions, et que la certitude de la paternité, qui était le souci des juristes, peut désormais être garantie par la médecine.
Que dit le verset 4:24 du Coran ?
Il range les femmes mariées parmi celles qu'un homme ne peut pas épouser, et les écoles classiques y ont lu l'interdiction pour une femme d'avoir un second mari. Il protège aussi un mariage existant contre toute union conclue à l'insu de ceux qui y sont engagés et sans leur consentement.
Est-il légal quelque part pour une femme d'avoir deux maris ?
Le droit civil de presque tous les pays ne reconnaît qu'un seul mariage à la fois. Les musulmans respectent les engagements légitimes du pays où ils vivent, et les partenaires peuvent se protéger mutuellement par des testaments et des accords écrits.
Vaut-il mieux n'avoir qu'un seul conjoint ?
La plupart des musulmans, femmes et hommes, choisissent un seul conjoint pour la vie, et le Coran voit dans un conjoint unique la voie la plus sûre pour éviter l'injustice (4:3). La même liberté et la même prudence valent pour les uns comme pour les autres.
Questions liées
Sources
- Sahih al-Bukhari 5127 (Aïcha sur les formes d'union avant l'islam)
- Sahih al-Bukhari 5136 (le consentement au mariage)
- Kecia Ali, Sexual Ethics and Islam: Feminist Reflections on Qur'an, Hadith, and Jurisprudence (Oneworld, 2006 ; éd. augmentée 2016)
- Amina Wadud, Qur'an and Woman: Rereading the Sacred Text from a Woman's Perspective (Oxford University Press, 1999)
- Ibn Qudāma, al-Mughnī, livre du mariage
Image: Chongkian, Xiaotaoyuan Women's Mosque, Shanghai, 2015. CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.. Crédits des images